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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:42

Il arrive que le de et le à qui sont corrélés pour construire la fourchette peinent à masquer l’éviction d’une troisième préposition, différente des deux autres. Aucune forme d’haplologie ne peut alors justifier l’absence de cette préposition sous-entendue.

« Le débat avait lieu un mercredi, ce qui ne me facilitait pas les choses […]. Des masses d’air anticyclonique s’étaient durablement installées de la Hongrie à la Pologne, empêchant la dépression centrée sur les Îles britanniques de progresser vers le Sud ; sur l’ensemble de l’Europe continentale se maintenait un temps inhabituellement froid et sec. » (Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 53.)

Au sein du passage mis en gras par mes soins, la préposition sur fait cruellement entendre son absence. Il faudrait au moins écrire : « s’étaient durablement installées sur une zone qui allait de la Hongrie à la Pologne » (le mot zone servant d’hyperonyme aux deux autres).

 

« [L]es récits de Barbey d’Aurevilly électrisent, fouettent le sang, redressent ceux qui se voûtent. D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques règnent l’exceptionnel, le rare, l’imprévisible. » (Philippe Sellier, quatrième de couverture du volume I des Œuvres de Barbey d’Aurevilly dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont, 1981, récemment réimprimé avec une nouvelle illustration de couverture.)

Pourtant, le verbe régner veut avoir un complément de lieu. Il faudrait donc écrire : « Dans tous ses livres, (en allant) d’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, règnent… » Le complément circonstanciel du verbe régner serait alors introduit par dans, tandis que les prépositions déjà présentes ne serviraient qu’à structurer la fourchette.

Pour alléger la construction, en employant un autre verbe mais sans altérer le sens de la phrase, je propose ceci : « D’Une vieille maîtresse aux Diaboliques, tous ses livres font la part belle à l’exceptionnel, au rare, à l’imprévisible. »

 

« La Désobéissance civile, qui s’ouvre sur cette pensée toujours actuelle : “Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins”, demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État qui, d’André Gide à la Beat Generation, a exercé une influence déterminante. » (Phrase qu’on lit sur la quatrième de couverture de La désobéissance civile, d’Henry David Thoreau ; traduction et postface de Guillaume Villeneuve, éditions Mille et une nuits, 1996 ou 1997.)

Dans le contexte qui lui a été donné, le syntagme « d’André Gide à la Beat Generation » est impossible à analyser. Chacun sait qu’exercer une influence se construit avec la préposition sur, qui est ici fâcheusement escamotée. L’auteur de cette quatrième de couverture a-t-il cru pouvoir l’amalgamer avec le de qui introduit un complément circonstanciel de temps (« d’André Gide à la Beat Generation ») ? Le résultat est aberrant.

Je crois que l’auteur (Guillaume Villeneuve lui-même ?) a voulu dire ceci : « La Désobéissance civile […] a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. » Pour finir la correction de cette phrase, faisons en sorte que la locution « l’un des plus… » n’y soit pas raccordée à un verbe mis au singulier (« a exercé »). Par exemple en écrivant : « La Désobéissance civile […] demeure l’un des plus beaux pamphlets contre l’État. Il a exercé une influence déterminante sur de nombreux écrivains, d’André Gide à la Beat Generation. »

 

Comme l’illustre l’extrait précédent, le phénomène qui nous occupe se lie parfois à une dangereuse tendance du français actuel, consistant à joindre à un nom, directement, un complément de type circonstanciel, sans qu’aucun élément verbal (verbe conjugué ou participe) soit là pour faciliter la liaison entre ces deux éléments.

« Chaque année, la maquerelle déniche des beautés. Elle prospecte dans les campagnes et les universités de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. Autrefois l’URSS était un laboratoire idéologique ; aujourd’hui, l’ancien empire est un vivier sexuel. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le bug », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 76.)

Qu’est-ce que Sylvain Tesson a voulu dire : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités situées dans une zone qui va de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk » ? Ou bien : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités, en allant de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk » ? Le complément de lieu se rapporte-t-il au groupe nominal (« les campagnes et les universités ») ou au verbe (« prospecte ») ? L’usage actuel de la langue française, où se produisent tant d’ellipses, a fort bien pu inciter Sylvain Tesson à avoir en tête la première de ces deux analyses.

Pour un lecteur un peu grammairien, l’autre analyse est plus facile à accepter, car les compléments de lieu se rapportent ordinairement à un verbe. Dans ce cas, le simple ajout d’une virgule peut suffire à favoriser la bonne interprétation : « Elle prospecte dans les campagnes et les universités, de Vilnius à Kiev et de Tomsk à Minsk. »

 

Anne et Marine Rambach ont écrit ensemble un essai qui s’intitule Tout se joue à la maternelle, avec pour sous-titre : Les enjeux de la petite à la grande section (paru en 2012 aux éditions Thierry Magnier, collection Essais).

Je suppose que l’énoncé peut être développé ainsi : Les enjeux du cursus de maternelle, que les auteurs étudient en observant les pratiques pédagogiques de la petite à la grande section.

Or la signification du complément incorporant la fourchette devrait toujours être en rapport avec le contenu sémantique du nom auquel il est joint. Le mot enfant, le mot vieillard comportent la notion d’âge ; le mot économie, le mot baisse ou le mot proportion, comportent une notion de quantification ; chacun de ces mots est donc aisément suivi d’un complément en forme de fourchette. Mais le mot enjeux ? On parle de l’enjeu d’un conflit, des enjeux d’une négociation, ou des enjeux d’un progrès technique, etc. En revanche, n’y a-t-il pas quelque abus de langage à parler des « enjeux de la petite section » et des « enjeux de la grande section » ? D’autant plus qu’enjeux, vocable pompeux, se marie assez mal avec les appellations de « petite » et de « grande » section, qui désignent la section des petits et la section des grands (par une hypallage empruntée au langage enfantin) ; la « moyenne section », ou section des « moyens », étant la seule étape omise entre les termes de la fourchette.

Si on ne veut pas d’une répétition du mot maternelle dans le sous-titre, pourquoi ne pas écrire : Les enjeux de cette scolarisation, de la petite à la grande section ? Ou mieux encore : Les enjeux de la scolarisation en petite, moyenne et grande section.

Du point de vue du petit enfant, le déplacement qui mène de la « petite » à la « grande » section de maternelle s’effectue dans la durée, alors que du point de vue d’un observateur extérieur les trois échelons (ou classes) qui composent le cursus de maternelle coexistent dans l’espace et dans le temps, au sein de chaque école. La fourchette définit ici un parcours qui n’est ni tout à fait temporel ni tout à fait spatial.

 

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Published by Forator
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