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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 10:54

L’ellipse vicieuse n’était pas rare chez Malraux :

« L’Art des Steppes était affaire de spécialistes ; mais ses [= de l’Art des Steppes] plaques de bronze ou d’or présentées en face d’un bas-relief, au même format, deviennent elles-mêmes bas-reliefs comme le deviennent les sceaux de l’Orient ancien, depuis la Crète jusqu’à l’Indus. » (André Malraux, Le Musée Imaginaire ; texte de la collection Idées-Arts, Gallimard, 1965, p. 103.)

Comme l’indique le sens général, Malraux voulait dire : « les sceaux de l’Orient ancien, qui furent trouvés sur un espace allant de la Crète à l’Indus ». Dans son esprit, le complément de lieu (« depuis la Crète jusqu’à l’Indus ») était uni au groupe nominal (« Orient ancien ») au lieu de se rattacher au verbe « deviennent », comme le voudrait la syntaxe. (Le passage incriminé était absent du texte du « Musée Imaginaire » formant la première partie des Voix du silence dans la collection Galerie de la Pléiade, éditions Gallimard, 1951. Comparer notamment le texte de 1965 avec les pages 19-20 de ce volume.)

Autre exemple, que je tire cette fois du texte de 1951 : « Le dessin automatique auquel s’abandonne volontiers la main de quiconque écoute, depuis les amphithéâtres de l’université jusqu’aux conseils des ministres, est souvent cohérent. Mais sa cohérence n’est pas unité, encore moins plénitude. » (André Malraux, Les Voix du silence, troisième partie : « La création artistique » ; éditions Gallimard, collection Galerie de la Pléiade, p. 450.) La préposition dans fait sentir son absence… Peut-être aurait-il fallu écrire : « dans les amphithéâtres de l’université comme dans un conseil des ministres », ou « comme au conseil des ministres ».

Au sein d’une prose généralement impeccable, de telles phrases surprennent. Malraux a-t-il cru qu’en remplaçant de par depuis il rendait plus discrète la brisure syntaxique ?

 

Un ample chapitre du Chat botté, de Patrick Rambaud, nous raconte le déroulement de l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV (octobre 1795) et la manière dont elle fut réprimée par un certain Buonaparte. Rambaud y utilise la structure fourchette pour suggérer une oscillation des regards entre différents points de l’espace :

« Les immeubles de la rue Vivienne se garnissaient […] de sectionnaires armés. Des cheminées aux fenêtres surgissaient des canons de fusil. » (Patrick Rambaud, Le chat botté, roman, éditions Grasset, 2006, p. 221, et dans l’édition du Livre de Poche, p. 204.)

Dans le syntagme « Des cheminées », le mot des (= de + les) amalgame le de qui est exigé par le verbe surgir et un autre de, qui est construit en corrélation avec aux (= à + les) pour former le complément circonstanciel de lieu qu’est « des cheminées aux fenêtres ».

Pourtant, dans les phrases du type : Je vais à Paris, les linguistes préconisent maintenant d’analyser le complément du verbe aller comme étant un complément d’objet indirect plutôt que comme un circonstanciel de lieu. Il est évident que ce qui vaut pour le complément d’aller vaut aussi pour celui de surgir. Or n’avons-nous pas constaté que la fourchette se greffait difficilement sur un complément d’objet indirect introduit par la préposition de ? (Voir première section : La question des fourchettes.)

Correction possible par l’ajout d’un hyperonyme : « De toutes les ouvertures, qui allaient des cheminées aux fenêtres, surgissaient des canons de fusil. »

Cela nous conduit à un autre motif de perplexité : les maisons ne possèdent guère d’autres ouvertures, en hauteur, que les fenêtres et les cheminées. Que pourrait-on ajouter à l’énumération ? Correction plus habile : « Des cheminées et des fenêtres surgissaient des canons de fusil », voire (pour que l’attention du lecteur aille du plus commun au plus saugrenu) : « Des fenêtres, mais aussi des cheminées, surgissaient des canons de fusil. » Enfin, pour qu’on saisisse d’emblée lequel de tous ces « des » est l’article indéfini qui détermine le sujet du verbe, je suggère d’écrire : « … surgissaient quelques canons de fusil », « … surgissaient les canons de fusil ».

On peut aussi considérer que Patrick Rambaud a voulu dire ceci : « Des cheminées surgissaient des canons de fusil… aux fenêtres surgissaient des canons de fusil… » ; dans sa phrase, y aurait-il eu simplement omission de la conjonction et ?

Si tant est qu’on puisse vraiment faire passer un fusil par le conduit d’une cheminée !

À quoi ressemblaient-elles, ces cheminées ? Comment le canon seul peut-il émerger d’une cheminée, sans qu’on voie aussi l’homme qui tient le fusil ? Chacun de ces hommes armés est-il simplement caché derrière une souche de cheminée ?

La faiblesse de la phrase de Rambaud provient non seulement de l’association d’une fourchette au complément de surgir, mais aussi de l’incertitude sémantique qui naît de cet emploi du mot cheminées.

 

Les exemples qu’on va lire illustrent aussi le conflit entre deux prépositions distinctes. Tous les jours, nous lisons des phrases de ce type dans les journaux, ou nous les entendons à la radio, à la télévision :

« Mes employeurs ont loué l’espace où je travaille pour une somme que j’estime entre 10 000 et 25 000 dollars par mois. »

« Les experts ont estimé le montant des dégâts entre 50 000 et 100 000 euros. »

Il est impossible de dire que chacune de ces sommes est estimée « à entre » 10 000 et 25 000 dollars par mois, « à entre » 50 000 et 100 000 euros.

Il faut donc dire : somme que j’estime comprise entre, que je dirai comprise entre… ; les experts ont estimé le montant des dégâts compris entre…

Telle est la construction classique. De fait, un document imprimé en 1872 parle d’une « distance qu’on estime comprise entre 1,500 mètres et 2,200 mètres » (Revue militaire de l’étranger, n° 47). On peut dire aussi : « qui est estimée comprise entre… ».

 

Dans un livre que je recommande à tout le monde, la pédiatre Catherine Gueguen écrit : « Les enfants sont accueillis entre 3 mois et 3 ans en crèche ou en halte-garderie. À cet âge ils sont très fragiles émotionnellement. » (Catherine Gueguen, Pour une enfance heureuse : Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau ; éditions Robert Laffont, 2014, collection Pocket, p. 124.)

La première de ces phrases est incomplète. Pour la rendre syntaxiquement correcte, il suffirait d’y ajouter quelques mots : « Les enfants sont accueillis en crèche ou en halte-garderie quand ils ont entre trois mois et trois ans » (je me refuse à suivre le récent usage consistant à écrire les âges en chiffres ; c’est du reste la présence du chiffre 3 dans son texte qui me fait supposer que Mme Gueguen n’a pas voulu dire : « … pour une durée comprise entre trois mois et trois ans » ; car sa phrase était équivoque, en plus d’être incorrecte).

 

Benoît Duteurtre a publié un livre mordant et bien enlevé, La nostalgie des buffets de gare, où il décrit, du point de vue de l’usager ordinaire, les effets variés qu’ont eus sur l’art de voyager en train le dogme de la concurrence libre et non faussée et la quête de la rentabilité maximale :

« À la fin du XXe siècle, la Société nationale des chemins de fer, dans son ardeur à construire des lignes rapides à fort taux de rentabilité, semble avoir purement et simplement oublié de renouveler cette flotte de trains rapides – rebaptisée “Intercités”. Les liaisons confortables, entre cent cinquante et deux cents kilomètres-heure ont disparu du savoir-faire, exclusivement polarisé sur la grande vitesse. Du coup, les Corail continuent, vaille que vaille, à desservir la plupart des liaisons […]. » (Benoît Duteurtre, La nostalgie des buffets de gare, éditions Payot & Rivages, collection Manuels Payot, 2015, p. 87.) Le trait est lancé, mais peut-il atteindre sa cible ? La syntaxe est atrocement négligée. Ne parlons même pas de la virgule qui manque après « kilomètres-heure ». Que signifie l’expression « disparaître du savoir-faire » ?

Reformulons la phrase, en la débarrassant de toute équivoque et de tout pléonasme : « Les liaisons confortables, dans des trains appelés à circuler à une vitesse comprise entre cent cinquante et deux cents kilomètres-heure, ne relèvent plus de notre savoir-faire, celui-ci s’étant polarisé sur la grande vitesse. »

 

Chers écrivains, il ne suffit pas de lancer dans l’inconnu le train de la pensée : il faut aussi poser des rails sous ses roues au fur et à mesure de sa progression. Incidemment, ces rails permettront à d’autres de vous suivre.

 

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LMMRM 17/02/2016 18:27

Cher Forator, bonjour,

Pas un petit mot sur les « Rectifications de l'orthographe » ?
La langue est un peu comme un château de cartes, enlevons une carte des étages inférieurs, et le château s’effondre.
Moi, ça me démange, d’en parler, mais le sujet est vaste et difficile (se rappeler le château de cartes), et je ne sais pas bien par quel bout commencer* ni où je m'arrêterai.

Le document officiel des « Rectifications de l'orthographe » de 1990 est téléchargeable ici :

http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf

Hier un ami maquettiste m’a envoyé le scan d’une page d’un ouvrage d’arithmétique à paraître à la rentrée : on y poursuivait tous les circonflexes à l’encre rouge. Ça fait tout drôle, de voir un correcteur professionnel corriger « Si un caramel coûte 20 centimes, combien coûtent 8 caramels ? », et demander qu’on supprime les circonflexes de « coûte » et de « coûtent ».

* J’ai quand même commencé, mais j’ai le sentiment de m’embarquer pour un long parcours non seulement difficile, mais un peu inutile, un peu vain et très fortement teinté de politique politicarde, et où règne une évidente, une décourageante malhonnêteté intellectuelle et même une très déplaisante et très manifeste agressivité (que j'attribue essentiellement à des raisons politiques) – chez les pour comme chez les contre.
Leçon 118 : http://lesmediasmerendentmalade.fr/Courriels-a-l-elysee-et-autres-guitares-10.html

Cordialement.

LMMRM 04/10/2015 14:46

Très curieux, mes retours chariot, qui n'apparaissaient pas il y a dix minutes, sont là maintenant...

Forator 03/10/2015 20:58

LMMRM, votre « Leçon 59. – L’histoire au nom du vivre-ensemble » est un texte admirable. J’en recommande instamment la lecture aux visiteurs de ma grammaire. C’est ici que ça se passe : http://lesmediasmerendentmalade.fr/Courriels-a-l-elysee-et-autres-guitares-6.html… Dans un autre de vos textes, qu’on peut lire sur cette même page, je préconise le double point avant les guillemets ouvrants, plutôt que la simple inclusion du propos cité à l’intérieur de l’espace borné par la majuscule initiale et le point final. Ce qui donnerait : « Ces avortons, ces prématurés de l’édition découragent toute lecture présente, toute lecture future, et le lecteur se prend à crier : « Au moins, remboursez-nous !” »

Forator 03/10/2015 20:42

Je vous remercie tous deux de m’avoir lu si attentivement ! Vous avez peut-être manqué quelques articles récents, car je n’avais pas vu que pour informer mes abonnés de chaque nouvelle parution je devais cocher une case située à côté de la zone d édition de mon texte (case qui me propose d’« emailer (sic) mes abonnés »).
Pour ce qui est du pléonasme « exclusivement polarisé », je l’ai signalé au lecteur, puis soigneusement omis dans ma propre version de la phrase.
LMMRM, vous arrivez aux mêmes constats que moi sur le texte de Patrick Rambaud (mais êtes-vous sûr de nous avoir vus, Rambaud ou moi-même, utiliser « jusqu’à » ?).
Je vous serre la main.

LMMRM 04/10/2015 13:56

Problème avec les retours chariot. Faut-il en mettre deux ? Et erreur de destinataire pour ma réponse. Test.

— «Etes-vous sûr de nous avoir vus, Rambaud ou moi-même, utiliser "jusqu’à" ?»
En effet, sapristi !

— «Dans un autre de vos textes, qu’on peut lire sur cette même page, je préconise le double point avant les guillemets ouvrants.»
J'hésite à adopter votre rectification: je n'aime pas les deux-points quand ils ne sont pas indispensables, je dégraisse autant qu'il est possible.

— Je vous serre la pince également, et emailez-nous les uns les autres plus souvent (ne pourriez-vous pas activer la fonction – si elle existe sur votre site – «M'informer d'un nouveau commentaire» ou «M'abonner au fil de discussion»?).

V. PASCAL 03/10/2015 19:44

Vous faites preuve de clémence... : « polarisé » est assez hideux. Quant à « exclusivement polarisé », il me semble bien proche du pléonasme. Mais ce n'était pas le sujet.
Heureux, également, de voir réapparaître Forator.

LMMRM 04/10/2015 13:52

— «Etes-vous sûr de nous avoir vus, Rambaud ou moi-même, utiliser "jusqu’à" ?»
En effet, sapristi !
— «Dans un autre de vos textes, qu’on peut lire sur cette même page, je préconise le double point avant les guillemets ouvrants.»
J'hésite à adopter votre rectification: je n'aime pas les deux-points quand ils ne sont pas indispensables, je dégraisse autant qu'il est possible.
— Je vous serre la pince également, et emailez-nous les uns les autres plus souvent (ne pourriez-vous pas activer la fonction – si elle existe sur votre site – «M'informer d'un nouveau commentaire» ou «M'abonner au fil de discussion»?).

LMMRM 03/10/2015 20:16

J'ai moi aussi tiqué sur le redondant «exclusivement polarisé».

LMMRM 03/10/2015 13:40

Bonjour, Forator le revenant, j'espère que vous allez bien.
Suit une remarque un peu hors sujet.
«Des cheminées aux fenêtres surgissaient des canons de fusil»: comme s'il était plus banal que des canons de fusil (métonymie pour «des gens armés d'un fusil») surgissent des cheminées que des fenêtres. J'aurais plutôt écrit quelque chose du genre «des fenêtres et même des cheminées», sans utiliser «jusqu'à», qui suggère un chemin imaginaire dans lequel on ne sait pas du tout quelles étapes significatives mettre entre les cheminées et les fenêtres.
Bonne journée à tous.