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Principe

Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 00:44

Se répand un pluriel intempestif, une sorte de pluriel anglais.

« La plupart des gens qui avaient demandé à venir là étaient effectivement dans un triste état […]. Lorsque je les croisais dans les couloirs j’étais frappé par leur visage crispé, affolé ; ils paraissaient littéralement minés par la peur. Et cette peur, me disais-je, ne cesserait qu’avec leurs vies. » (Michel Houellebecq, Plateforme, Flammarion, 2001 ; collection J’ai lu, p. 332.) Comme si chacun avait plusieurs vies à vivre… Pourtant, l’auteur ne s’était pas trompé en parlant du « visage crispé » ou « affolé », au singulier, que montraient ces hommes et ces femmes, tous rescapés d’un attentat à la bombe.

« Ces relations amoureuses se déroulèrent suivant un schéma relativement immuable. Elles prenaient naissance en début d’année universitaire à l’occasion d’un TD, d’un échange de notes de cours, enfin d’une de ces multiples occasions de socialisation, si fréquentes dans la vie de l’étudiant […]. À l’issue des vacances d’été, au début donc de la nouvelle année universitaire, la relation prenait fin, presque toujours à l’initiative des filles. » (Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, p. 19.) Passons sur la manie consistant à vouloir placer l’adverbe relativement à côté des adjectifs qui sont le moins compatibles avec lui… Cet extrait est gâté par une autre contradiction, celle que suscite le rapprochement entre « presque toujours » et « des filles » (c’est-à-dire : de toutes les filles).

Je suggère la correction suivante : « presque toujours à l’initiative de la fille ». Autrement dit : la plupart des filles avec lesquelles le narrateur a entretenu une liaison ont pris l’initiative de la rupture, mais parfois c’est le narrateur qui rompait le premier.

« Chaque année, la maquerelle [Tatiana Mechenko] déniche des beautés. […] Autrefois l’URSS était un laboratoire idéologique ; aujourd’hui, l’ancien empire est un vivier sexuel. La Mechenko fait miroiter des avenirs de danseuses à des déesses de province qui se retrouvent encagées dans les sous-sols du Tamerlan ou dans les bars de Tachkent. » (Sylvain Tesson, Une vie à coucher dehors, « Le bug », éditions Gallimard, 2009 ; collection Folio, p. 76.) Mettons avenir au singulier, laissons danseuses au pluriel. Écrivons que la maquerelle fait miroiter « un avenir de danseuses » aux jeunes femmes qu’elle recrute, et l’on obtient une phrase qui dit ce qu’elle veut dire avec toute la précision nécessaire, sans la moindre lourdeur de syntaxe.

Le docteur Manhattan est un surhomme à la peau bleue, qui s’avère être omnipotent, omniscient et immortel. On le voit disperser une émeute de la manière la plus radicale. Ayant annoncé aux manifestant qu’ils vont « regagner leur domicile », le docteur Manhattan les dématérialise tous en un instant. L’ellipse rend la scène presque comique, puisque la dernière vignette de la séquence montre une rue et un trottoir vidés de la foule qui s’y pressait, et jonchés seulement de quelques pancartes, auparavant brandies par des manifestants. Un encadré s’affiche à l’intérieur de ce plan large, pour nous révéler ce que pense alors le docteur Manhattan : « Le lendemain je lis dans le journal que deux personnes ont eu des crises cardiaques en se trouvant soudain chez elles. Une émeute aurait fait plus de victimes, j’en suis sûr. » (Jean-Patrick Manchette traduisant un texte d’Alan Moore, dans Watchmen : les Gardiens, par Alan Moore et Dave Gibbons ; tome 2 : Dr Manhattan ; planche 22 du second épisode ; éditions Zenda, 1987.) Une crise cardiaque par victime aurait suffi.

En 1979, l’Arabie Saoudite est victime d’une attaque de rebelles fondamentalistes ; ceux-ci « ont pris d’assaut les lieux saints de La Mecque et retiennent des pèlerins en otages [sic]. Plusieurs contre-offensives menées par les forces saoudiennes se sont soldées par des échecs, au prix de milliers de victimes. » (Vincent Nouzille, Les tueurs de la République : Assassinats et opérations spéciales des services secrets ; éditions Fayard, 2015, p. 74.) Il n’y a qu’un échec à la fois, donc il faut dire : « Plusieurs contre-offensives… se sont soldées par un échec ». D’autre part, en otage est une expression invariable.

« Les surréalistes sont régulièrement sans le sou, Breton enjoignant à ses compagnons de ne jamais se compromettre dans des métiers alimentaires ou des journaux bourgeois. Seuls ceux qui ont des fortunes personnelles s’en sortent (Éluard, Tzara). Beaucoup ont plusieurs métiers ou activités (le journalisme en premier lieu, le théâtre). » (Anne Egger, « La maison des surréalistes ? », dans Gallimard 1911-2011 : Lectures d’un catalogue ; les Entretiens de la Fondation des Treilles, éditions Gallimard, les Cahiers de la NRF, 2012, p. 122.) Seuls ceux qui ont une fortune personnelle s’en sortent. La présence de l’adjectif personnelle suffit à indiquer que cet article indéfini mis au singulier a une valeur distributive.

« Il y a de plus en plus d’informations disponibles ? Tant mieux pour la démocratie et tant mieux pour la connaissance, qui finira bien par s’imposer aux esprits de tous ! » (Gérald Bronner, La démocratie des crédules, éditions PUF, 2013, p. 33.) Du point de vue de la stricte grammaire, cette phrase est ahurissante ; et ce n’est pas la seule du livre… Il faudrait : « à l’esprit de tous », ou mieux : « à tous les esprits ».

Un personnage de Modiano a vécu à Shanghaï dans les années 1930 : « Avenue Joffre, dans la concession française, il y a le restaurant Katchenko. Des tables recouvertes de nappes bleu ciel et sur chacune d’elles, de petites lampes aux abat-jour verts. Le consul de France y vient souvent. » (Patrick Modiano, Livret de famille, chapitre II, éditions Gallimard, 1977 ; collection Folio, p. 33.) Écrire que plusieurs nappes recouvrent plusieurs tables, c’est légèrement équivoque mais pas incorrect. En revanche, la mise au pluriel du mot lampes pose un réel problème car, en français, l’énoncé ne peut signifier qu’une chose : que sur chaque table du restaurant sont posées deux ou plusieurs lampes. Je doute que l’auteur ait voulu dire cela. D’autre part, « aux abat-jour verts » devrait devenir : « à abat-jour vert » ; il n’y a aucune raison d’introduire entre la préposition et le nom l’article défini (même s’il fusionne avec la préposition).

Enfin, une table n’est jamais « recouverte » d’une lampe. Pour que ce participe ne se sous-entende pas automatiquement après « et sur chacune d’elles », il faudrait au moins séparer la phrase en deux, par exemple ainsi : « Des tables recouvertes de nappes bleu ciel. Sur chacune d’elles, une petite lampe à abat-jour vert. »

 

Pour nous requinquer, lisons maintenant un petit texte bien écrit, en prose française solide et musicale.

Jean Kervella, un vieux marin retraité qui s’est installé en Bretagne, dort mal. Il revit dans son sommeil divers épisodes de son existence passée : « Ces premières journées tièdes de mai lui faisaient repenser à l’extrême Asie, le pays où il avait le plus vécu, le plus donné de sa vie aux femmes. Et pendant ces nuits de rosée, où les oiseaux chantaient, des créatures jaunes venaient le visiter quelquefois ; à demi effacées, elles marchaient devant lui dans leurs tuniques collantes, en se balançant, comme là-bas chez elles, avec une mignardise chinoise ; elles lui envoyaient des sourires de chatte moqueuse, en se retournant sous leur parasol plat à mille plissures, semblable à une ombelle de champignon. » (Pierre Loti, Un vieux, longue nouvelle.)

Aveugles aux dangers de l’hypercorrection, les écrivains d’aujourd’hui vous mettraient cela au pluriel : « Elles lui envoyaient des sourires de chatte moqueuse (celui-là resterait au singulier), en se retournant sous leurs parasols plats à mille plissures, semblables à des ombelles de champignons… » Du coup, on ne saura plus à quel nom doit se rapporter l’adjectif semblable(s).

 

J’ai trouvé, dans un roman de Drieu la Rochelle, une attestation ancienne de ce phénomène :

« Gilles admirait sa férocité [= la férocité de son ami Cyrille Galant], lui [= Gilles] qui se disait d’abord : “Il y a des imbéciles, il faut leur passer sur le ventre” ; mais qui ajoutait : “Quelques-uns de ces imbéciles ont des âmes. Me résoudrai-je à froisser ces âmes ?” L’expérience sur Myriam l’avait laissé pantelant. » (Pierre Drieu la Rochelle, Gilles ; éditions Gallimard, 1939, texte complété en 1942 ; collection Folio, p. 268-269.) Quelques-uns de ces imbéciles ont une âme, bien sûr. Et rien n’empêche de laisser le pluriel dans la phrase suivante (« froisser ces âmes »).

Cet « ont des âmes » suivrait un prestigieux modèle : « Et elle était là-dessous [= sous un costume de servante] d’une beauté pleine de réserve, et d’une noblesse d’yeux baissés, qui prouvait qu’elles font bien tout ce qu’elles veulent de leurs satanés corps, ces couleuvres de femelles, quand elles ont le plus petit intérêt à cela… » (Jules Barbey d’Aurevilly, Les diaboliques, 1874, « Le bonheur dans le crime ».) Mais tout de même : pourquoi plusieurs corps, pourquoi plusieurs âmes ? En quoi ce pluriel serait-il porteur de sens ?

Exemple plus récent :

« La lune se coucha, et une brise chaude passa sur les troncs d’arbre et se faufila même dans le sentier, caressant les marcheurs aux visages. » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, II : La leçon d’anatomie ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 429.) Lorsqu’il écrivit ce roman que j’aime tant, Volkoff vivait aux États-Unis et sa prose se grevait de quelques anglicismes. Dès la page suivante, l’erreur ressurgit :

« Une lumière de plus en plus blanche, qui semblait provenir des nuages, se plaquait sur les sommets des collines, sur les cîmes [sic] des arbres, sur les clairières, sur les champs, sur les dos des haies, sur le sentier. » (La leçon d’anatomie, p. 430.)

La phrase qu’on va lire est plus acceptable :

« [Beaujeux] pensa, non sans humour, à tous les intellectuels illustres, en qui beaucoup voyaient la gloire de la France, et dont il aurait volontiers offert les cous aux rasoirs des tueurs, s’il avait pu ainsi racheter la vie de ce vieux soldat illettré. Mais Dieu, dans sa miséricorde, ne veut point que nous choisissions. » (La leçon d’anatomie, p. 407.) Le vieux soldat illettré se nomme Mohand Ou Seghir, il a reçu autrefois la croix de guerre et la médaille militaire. Les tueurs dotés de rasoirs, ce sont les Algériens du FLN. La guerre se termine et les Français partent pour la métropole…

Sans doute pour empêcher toute équivoque, Volkoff choisit d’écrire « cous » au pluriel, et c’est peut-être pour la même raison qu’il parle de plusieurs rasoirs : pour qu’aucune confusion ne soit permise (aux lecteurs du moins) avec, par exemple, le couperet de la guillotine.

Pour prolonger la discussion sur ces cas douteux ou intermédiaires, je vais prendre encore quelques exemples dans Patrick Modiano. Voici un pluriel non nécessaire : « Un groupe de policiers français en civil entrent dans le restaurant et bloquent toutes les issues. Puis ils commencent à vérifier les identités des clients. » (Livret de famille, chapitre IX ; collection Folio, p. 127.) En revanche, le pluriel est porteur de sens dans cet autre passage : « [Un homme en pardessus] demande à mon père et à son amie de décliner leur identité. Par lassitude ou défi, ils révèlent leurs noms. » (Modiano, Livret de famille, Folio, même page.) Car les deux personnages qui viennent d’être arrêtés (par la police de Vichy) ne portent pas le même nom.

 

Néanmoins, dans la plupart des cas où nous décidons d’exprimer par le pluriel l’idée de distribution, le risque est grand de commettre une incorrection et de créer une équivoque.

 

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Published by Forator
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