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Je pense que la tâche de la prochaine génération d’écrivains, en face de la plus terrible menace qu’ait connue la littérature française, va être d’y réintroduire… la syntaxe.

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 09:18

2. Devant les noms de lieux :

Les noms de villes, tels que Le Mans, Le Havre, etc., ont cette majuscule depuis longtemps : « Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du cardinal. » (Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires, chapitre XLI ; édition consultée : J.-B. Fellens et L.-P. Dufour, éditeurs, 1849.)

J’aimerais pourtant savoir quand s’est fait le passage du le au Le, et du la au La. Dans les éditions anciennes, on voit que les noms de villes contenant un article masculin, ce Le toujours susceptible de devenir au ou du (aller au Havre, revenir du Havre, etc.), étaient imprimés sans majuscule à l’article : « [U]n homme de condition qui aimoit fort la Comedie […] avoit pris une maison dans le Mans, & y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis, tant Courtisans que Provinciaux […]. » (Scarron, Le roman comique, Seconde partie, chapitre XVII, chez David, libraire-imprimeur, 1727, p. 221-222.) « — Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Hâvre, dit-il d’un air finaud. » (Balzac, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, chez Charpentier, libraire-éditeur, 1839, p. 53.) Quant aux noms de villes qui sont du féminin, s’ils peuvent être précédés de n’importe quelle préposition sans que jamais leur article défini soit effacé au profit d’une forme contractée, les éditeurs du XVIIIe siècle et des premières décennies du XIXe les imprimaient de la même façon que les noms commençant par l’article masculin. On lisait donc : « siège de la Rochelle », « sergents de la Rochelle »… Par exemple dans Victor Hugo : « C’était un des quatre sous-officiers de la Rochelle. » (Le dernier jour d’un condamné, chapitre XI, dans Œuvres complètes de Victor Hugo, tome II, Société Typographique Belge, Adolphe Wahlen et Compagnie, 1837, p. 507.)

On écrivait le Caire et non pas Le Caire, la Mecque et non La Mecque :

« De longues caravanes de pèlerins traversent tous les ans une partie de l’Asie pour aller baiser une pierre noire à la Mecque ; d’un autre côté, des caravanes de savants européens vont admirer les ruines de l’Italie, de la Grèce et de l’Égypte, monuments de la caducité des travaux de l’homme ; […]. » (Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature, 1814.) Notez, une fois de plus, qu’à cette époque on ne mettait pas de majuscule au mot homme lorsqu’il désignait l’être humain sans distinction de sexe…

L’usage était simple et logique, car la même règle présidait à l’écriture des surnoms et à celle de tous les noms de lieux contenant un article défini.

Lorsqu’on écrit qu’Hollywood est la Mecque du cinéma, l’article défini qui sert de pivot à cette comparaison elliptique (entre le cinéma et l’islam) se substitue à celui qui appartient au nom du lieu. On aurait tort d’écrire : « Hollywood est La Mecque du cinéma », car le lecteur percevrait visuellement l’absence du nécessaire article pivot.

Dans Chateaubriand :

« [A]u loin la mer et le Pirée étoient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l’éclat du jour nouveau, brilloit sur l’horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu. » (Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811, première partie : « Voyage de la Grèce »).

Aujourd’hui :

« Il est de ceux qui prennent Le Pirée pour un homme, Rossini pour un tournedos et les Essais de Montaigne pour un bouquin sur le rugby. » (René Reouven, Un trésor dans l’ombre, éditions Mango Jeunesse, 2011, collection Chambres noires, p. 27.)

L’auteur, ou son éditeur, l’ignore peut-être, mais on a toujours écrit : prendre le Pirée pour un homme. Sinon, la confusion entre nom de lieu et nom d’homme se comprend beaucoup moins aisément.

Aujourd’hui encore, il faut écrire : île de la Réunion, île de la Martinique, et non pas : « de La Réunion » ou « de La Martinique ». Comme on pouvait le lire dans le Larousse encyclopédique en couleurs (1979) : « Anglaise de 1810 à 1815, la Réunion développe, à partir de 1820, la culture de la canne à sucre […]. »

 

L’article qui précède un nom de café, d’hôtel, de restaurant, ne doit pas non plus avoir de majuscule.

« Je rencontrai Michel à Barcelone. Je me trouvai soudain devant lui. Assis à une table de la Criolla. » (Georges Bataille, Le bleu du ciel, dans Œuvres complètes, tome III, Gallimard, 1971, p. 440.)

Autres exemples conformes à l’usage traditionnel : « Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas » (Anatole France, La vie littéraire, t. 4, Calmann-Lévy, 1892) ; « le vieux café de la Closerie des Lilas, pas clinquant et laid comme maintenant » (Paul Léautaud, Amours, 1906 ; Mercure de France, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 62) ; « Mais, mis en confiance par deux mois de liberté et de facilités trop grandes, loin de songer à se cacher, Farinet était paru dès midi à la Croix-Blanche, s’étant assis tout ouvertement à une des tables où il avait mangé et bu avec ses amis Charrat et Ardèvaz » (C. F. Ramuz, Farinet ou la Fausse Monnaie, 1941, chapitre III) ; enfin, chez Bernard Frank : « Bourrieu […] écarta le rideau qui lui voilait l’église. C’était une belle perspective. La rue de Rennes, les Deux Magots, des gens qui trottaient, aplatis sur le sol. » (Les rats, Flammarion, p. 327 ; première édition à la Table Ronde, 1953.)

Il est également possible d’imprimer ces noms en italique : « – Ce matin, le Royal Manceau a téléphoné pour demander si [Nadia] comptait conserver sa chambre où elle n’a plus remis les pieds depuis trois jours. » (San-Antonio, Le mari de Léon, éditions Fleuve Noir, 1990, p. 122 ; une virgule manque entre le pronom relatif et son antécédent.) « Le soir de ce même jour, après le spectacle, Boris décida d’aller souper chez Brialy, à l’Orangerie. » (Le mari de Léon, p. 305.)

Or l’usage traditionnel et logique semble aujourd’hui menacé. Il est menacé lorsque la mise en italique s’étend à l’article qui précède le nom :

« – Tu connais le Chat Botté ? / – Non. / – C’est rue du Colisée… » (Georges Simenon, Maigret et M. Charles, éditions Presses de la Cité, 1972, p. 51.) « J’ai retrouvé sa trace, le même soir, ou plutôt la même nuit, dans un cabaret de la rue Clément-Marot, le Cric-Crac. » (Maigret et M. Charles, p. 78-79.)

Mais l’usage normal est encore plus menacé lorsque l’article est écrit avec majuscule. Je vais tâcher d’en faire comprendre la raison, en citant quelques phrases que je tire d’un roman de Modiano. On notera au passage que les noms des bars ou des cafés mentionnés dans ce roman n’ont pas été mis en italique.

« Un photographe était entré un jour au Condé. Rien dans son allure ne le distinguait des clients. […] Il avait pris de nombreuses photos de ceux qui fréquentaient Le Condé. » (Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007, Folio, p. 9.) Plus loin, à propos de l’héroïne du roman : « [L]e pré­nom de Louki lui a été donné à partir du moment où elle a fréquenté Le Condé. » (Ibid., p. 11.) Et encore plus loin : « Il me semble que Le Condé, par son emplacement, avait ce pouvoir magnétique [= le pouvoir d’attirer vers lui certains passants] et que si l’on faisait un calcul de probabilités le résultat l’aurait confirmé : dans un périmètre assez étendu, il était inévitable de dériver vers lui. » (Ibid., p. 17.)

Or le nom du café commence à « Condé », il ne commence pas au « le ». Il ne s’agit pas d’un nom de personne, tel Le Clézio (prénom Jean-Marie) ou Le Rouge (prénom Gustave) ; voir ce que j’ai dit plus haut de Le Corbusier et de Le Bret. On peut fréquenter Le Clézio, mais on fréquente le Condé (ou le Condé). La majuscule que Modiano a mise à l’article défini me donne l’impression qu’il a réduit, par haplologie, un énoncé du type : « … ceux qui fréquentaient le Le Condé » ; « Il me semble que le Le Condé avait… », etc. Nous avons affaire à un choix orthographique aberrant, qui est maintenant très répandu :

« Si je cite ici celle [= J. K. Rowling] dont on ne doit pas prononcer le nom lorsque l’on [sic] est un écrivain fréquentant Le Rostand, c’est parce qu’elle fait partie des “Plumes vertes” (avec ses collègues à succès Günter Grass, Paulo Coelho, Helen Fielding…), un label créé par Greenpeace pour ceux qui s’engagent à publier leurs livres sur du papier certifié FSC ou recyclé. » (Iegor Gran, L’écologie en bas de chez moi, éditions P.O.L, 2011, p. 58-59.) Lorsqu’on est un écrivain fréquentant le Rostand.

« Sur le coup de 20 heures, tenaillé par la soif et la faim, [Fontenoy] pousse les portes de La Coupole. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 78.)

« Pour la fête des Mères, mon père a fait livrer un immense bouquet de trente-neuf roses rouges et réservé une table à La Coupole. » (Jean-Michel Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, éditions Albin Michel, 2009 ; réédité dans le Livre de Poche, p. 74.)

« – […] Tu connais la brasserie Le Royal, place de la Nation ? » (Guenassia, Le club des Incorrigibles Optimistes, p. 176.) Au lieu de : brasserie le Royal, brasserie le « Royal », brasserie appelée le Royal, etc.

Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l’apocalypse, éditions Grasset, 2011, p. 61 : « Je lis Hemingway à La Closerie des lilas. » Récidive à la page 195 : « Delphine et moi en profitons pour sortir dîner chez Claudio (Le Monteverdi, rue Guisarde, à Paris). » Et page 308 : « Boris Vian est né en 1920 à Ville-d’Avray et mort en 1959 d’un arrêt cardiaque durant une projection de l’adaptation de J’irai cracher sur vos tombes au cinéma Le Marbeuf. » Et encore page 336 : « Philippe Djian est un romancier très productif car il boit moins que dans ses livres, sauf quand je l’emmène danser au café Le Madrid, déguisé en pirate des Caraïbes. » Donc on ne dit plus : cinéma Marbeuf, café Madrid ?

Certes, Fargue écrivait : « J’avais quatre ans lorsque mon père s’installa à la Chapelle, là où se trouve aujourd’hui le cinéma “le Capitole”, et où il faillit faire fortune en vendant des “plumes miraculeuses écrivant sans encre”, qui annonçaient le stylo […]. » (Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, éditions Gallimard, 1939 ; réédité dans la collection L’Imaginaire, p. 19.)

 

Quant au nom des quartiers parisiens : « Ils trouvèrent un taxi pour Les Halles, dinèrent dans une brasserie ouverte toute la nuit. » (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; réédité dans la collection J’ai lu, p. 201.) Cette faute est à mettre en rapport avec la tendance qu’ont nos contemporains à remplacer l’appellation quartier des Halles, qui est traditionnelle, par celle de « quartier les Halles », comme s’il s’agissait d’une marque, d’un logo. Quand j’entends cet énoncé, ou quand j’entends « café le Flore » (ce qui s’écrit aussi : « café Le Flore »), je me dis que certains ont peur de manquer au respect du copyright.

Dans la page du Piéton de Paris indiquée ci-dessus, Fargue parle de deux quartiers de Paris : la Chapelle et la Villette. Il ne mettait pas de majuscule à l’article.

 

Sait-on bien de quelle règle relève le nom d’une villa, d’un pavillon, d’un château ?

L’exemple que voici illustre parfaitement l’usage traditionnel et logique : « “Je te l’ai déjà dit : j’ai refait à mes frais la toiture de la Belle-Joie, que j’aime beaucoup et qui, dans mon esprit, nous appartient à tous trois conjointement, dans une égalité absolue. / […]” » (Vladimir Volkoff, Les humeurs de la mer, IV : Les maîtres du temps ; éditions Julliard et l’Âge d’Homme, 1980, p. 183.) L’article ne prend nulle majuscule et l’expression tout entière s’écrit en romain.

Cet usage est de moins en moins respecté.

« Georges Pompidou [alors premier ministre] lui propose une de ses résidences de fonction, La Lanterne, pavillon dépendant du palais de Versailles. » (Olivier Todd, André Malraux : Une vie ; éditions Gallimard, 2001 ; Édition revue », collection Folio, p. 675.)

« Une fois, à La Lanterne, le pavillon de chasse prêté par Pompidou, elle lui avait dit [= Florence Malraux à son père] qu’elle comprenait qu’il n’ait jamais voulu avoir d’enfants […] » (Alix de Saint-André, Il n’y a pas de grandes personnes, éditions Gallimard, 2007 ; collection Folio, p. 340).

Or il s’agit du pavillon de… la Lanterne. Malraux y a habité de 1962 à 1969. Tout le monde fait la faute, aujourd’hui.

En juillet 1933, l’écrivain Jean Fontenoy est informé de l’arrivée en France de Trotski et de son installation à Saint-Palais, près de Royan : « Quand il apprend, le 7 août, que Malraux, qui ne parle pas un mot de russe, lui a rendu visite, villa Les Embruns, il en est malade de jalousie. Et il décide de partir. » (Gérard Guégan, Fontenoy ne reviendra plus, éditions Stock, 2011, p. 202.) Observons que cela pourrait aussi se dire, avec contraction : « Malraux lui a rendu visite aux Embruns ».

On peut atténuer l’incongruité qu’il y a dans la majuscule de l’article, en encadrant de guillemets la dénomination du lieu :

« [Boris] retourna à la grille de la propriété. Celle-ci s’appelait “La Garde de Dieu”, le nom était gravé dans l’un des pilastres en caractères noirs que le temps achevait d’effacer. » (San-Antonio, Le mari de Léon, Fleuve Noir, 1990, p. 41.) « Le portail de “La Garde de Dieu” tenait fermé par une chaîne pourvue d’un cadenas qui ne fonctionnait plus » (p. 110) ; « On ne pouvait emménager à “La Garde de Dieu” avant d’y avoir pratiqué de gros travaux de réfection » (p. 111).

Frédéric Dard a probablement voulu appliquer ici la règle des titres d’œuvre. Pourtant, si on tient à recourir aux guillemets, il serait préférable d’écrire : « On ne pouvait emménager à “la Garde de Dieu” ».

 

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Published by Forator
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